Cinéastes et artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (1969, Beyrouth) tissent des liens thématiques, conceptuels et formels entre photographies, installations vidéo, films de fiction ou documentaires. Autodidactes, ils sont devenus cinéastes et plasticiens par nécessité au lendemain des guerres civiles libanaises. Leur recherche très personnelle, proche de leurs rencontres, les amène à explorer la sphère du visible et de l’absence, nourrissant un fascinant va-et-vient entre la vie et la fiction. Depuis plus de quinze ans, leurs films et œuvres artistiques, produits à partir de documents personnels ou politiques, élaborent des récits sur des histoires tenues secrètes face à l’histoire dominante. Le processus d’enquête auquel ils ont recours, leur questionnement sur le territoire, autant géographique qu’individuel, confèrent à leur œuvre une esthétique particulière. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige construisent leur œuvre sur la production de savoirs, la réécriture de l’histoire, les constructions d’imaginaires, mais aussi autour des modalités de la narration contemporaine en prenant appui sur l’expérience de leur propre pays tout en dépassant ses frontières.
Leurs œuvres d'art et leurs films font partie des plus grandes collections privées et publiques, et ont été présentés dans des musées et centres d'art à travers le monde. Dernièrement, leur travail a été exposé au Centre Pompidou (Paris), au Jeu de Paume (Paris), Haus der Kunst (Munich), Sharjah Art Foundation (Sharjah), Ivam (Valencia), Solomon R. Guggenheim (New York), MIT, List Visual Arts Centre (Cambridge), Victoria & Albert Museum (Londres), British Museum (Londres), SF Moma (San Francisco); et de nombreuses biennales dont Istanbul, Lyon, Sharjah, Kochi, Gwangju, Yinchuan, Venise et la Triennale de Paris. En 2017 ils sont lauréats du Prix Marcel Duchamp pour le projet Unconformities, exposé au Centre Pompidou.

http://hadjithomasjoreige.com


Khalil Joreige et Joana Hadjithomas présentent leur dernier projet, "Unconformities", qui comme leur vidéo "Waiting for the Barbarians", montré dans l'exposition du colloque et inspiré par le poème éponyme de Constantine Cavafy, travaille sur les temporalités et confronte l'idée de la ville avec ses histoires complexes d'habitation. Ils créent des oeuvres issues de forage, qui révèlent et figent les mondes souterrains de Paris, d'Athènes et de Beyrouth: trois villes omniprésentes dans leur imaginaire personnel. Récupérés des chantiers de construction qui les mettent au rebut après utilisation, ces forages mettent en évidence leurs "discordances" - ruptures temporelles, catastrophes naturelles, mouvements géologiques - et révèlent la construction comme un processus cyclique, caractéristique déterminante des civilisations passées et présentes. L'histoire n'apparaît pas comme des couches mais comme des actions, une sorte de palimpseste mêlant des époques et des civilisations. Ces recompositions poétiques interrogent les formes dominantes de narration et de représentation de l'histoire, mais abordent aussi les débats autour de l'Anthropocène. Hadjithomas et Joreige ont présenté "Unconformities" au Centre Pompidou à Paris après leur nomination pour le Prix Marcel Duchamp, qu'ils ont remporté.


Proposition artistique



En attendant les barbares

Qu'attendons nous, rassemblés ainsi sur la place?

Les Barbares vont arriver aujourd'hui.

Pourquoi un tel marasme au Sénat? Pourquoi les Sénateurs restent-ils sans légiférer?

C'est que les Barbares arrivent aujourd'hui. Quelles lois voteraient les Sénateurs? Quand ils viendront, les Barbares feront les lois.

Pourquoi notre Empereur, levé dès l'aurore, siège-t-il sous un dais aux portes de la ville, solennel, et la couronne en tête?

C'est que les Barbares arrivent aujourd'hui. L'Empereur s'apprête à recevoir leur chef; il a même fait préparer un parchemin qui lui octroie des appellations honorifiques et des titres.

Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs arborent-ils leur toge rouge brodée? Pourquoi se parent-ils de bracelets d'améthystes et de bagues étincelantes d'émeraudes? Pourquoi portent-ils leurs cannes précieuses et finement ciselées?
C'est que les Barbares arrivent aujourd'hui, et ces coûteux objets éblouissent les Barbares.

Pourquoi nos habiles rhéteurs ne pérorent-ils pas avec leur coutumière éloquence?
C'est que les Barbares a arrivent aujourd'hui. Eux, ils n'apprécient ni les belles phrases ni les longs discours.

Et pourquoi, subitement, cette inquiétude et ce trouble? Comme les visages sont devenus graves! Pourquoi les rues et les places se désemplissent-elles si vite, et pourquoi rentrent-ils tous chez eux d'un air sombre?

C'est que la nuit est tombée, et les Barbares n'arrivent pas. Et des gens sont venus des frontières, et ils disent qu'ils n'y a point de Barbares...
Et maintenant, que deviendrons-nous sans Barbares? Ces gens-là, c'était quand même une solution.


En attendant les barbares (2013)
Vidéo HD, couleur, son, 4 min 30 s, français et anglais en alternance
Coproduction Onassis Cultural Centre for the Visual Dialogues

En notre époque troublée, marquée par les guerres, les récessions économiques et la perte des idéaux, la parole de Constantin Cavafy, dans son poème « En attendant les barbares », se révèle plus que jamais d’actualité. Elle trouve de puissants échos dans nos sociétés, et résonne là où l’inattendu est toujours possible et où le désir et la poésie pourraient peut-être s’opposer à la violence et au pouvoir.
Différents instants se mêlent les uns aux autres, produisant des images impossibles et évoquant des visions surnaturelles. La photographie s’anime par l’effet des superpositions d’images, comme un enchevêtrement du temps, de l’espace et du mouvement, suscitant ainsi une tension entre immobilité et mouvement. Les temporalités et la nature s’en trouvent bouleversés et plusieurs soleils apparaissent sur des horizons multiples.