Mathieu Triclot est maître de conférences en philosophie, à l’Université de Technologie de Belfort-Montbéliard, membre de l’équipe RECITS au sein de l’Institut FEMTO-ST. Ses travaux en philosophie des techniques portent sur l’histoire de l’informatique, l’intelligence artificielle, la cybernétique, la notion d’information et les jeux vidéo. Ses recherches s’inscrivent dans le courant de la philosophie des milieux techniques. Il est l’auteur des ouvrages Le Moment cybernétique et de Philosophie des Jeux vidéo. Il dirige le groupement d’intérêt scientifique « Unité des Technologies et des Sciences de l’Homme » qui promeut le principe d’une recherche technologique en sciences humaines et sociales.


Le monde cybernétique est-il advenu ? Retour sur une politique des machines à information

La cybernétique est un mouvement scientifique qui a produit l’un des discours d’accompagnement les plus puissants de la révolution technologique de l’informatique et des télécommunications, dans l’après seconde guerre mondiale aux États-Unis. Or, tout se passe aujourd’hui comme si le monde projeté par la cybernétique avait fini par advenir, avec quelques soixante ans de décalage : un monde gouverné par l’informatique et les réseaux, où machines à apprentissage et réseaux de neurones sortent des laboratoires et entrent en société, où l’Intelligence Artificielle nourrie aux Big Data pose la question de la péremption du travail humain, où les algorithmes tiennent lieux de « machines à gouverner ».
Toutes ces questions, qui font un retour fracassant dans le discours public autour des technologies, non seulement la cybernétique les a abondamment discuté, mais elle a aussi construit, autour des engagements publics de Wiener notamment, un cadre pour une critique politique des technologies qu’il est intéressant de revisiter aujourd’hui. Cette politique cybernétique comporte plusieurs axiomes, qui pourraient s’énoncer ainsi chez Wiener : il faut considérer le mode de production des savoirs, l’information n’est pas immatérielle, l’information n’est pas faite pour être marchandise, la machine à gouverner est un leurre, il faut refuser « la pensée du gadget » et défaire le mythe du remplacement par le robot.
Ces propositions de politique des techniques nous paraissent intéressantes à deux niveaux. Il s’agit d’abord d’explorer la portée de cette politique cybernétique, à l’aune de la situation contemporaine. Mais ce faisant, l’objectif n’est pas tant de prétendre retrouver dans l’antique cybernétique une clé de lecture du contemporain que de mesurer les écarts et de localiser ce qui peut être irrémédiablement déplacé et périmé dans le discours de la cybernétique. Le mouvement cybernétique a tenu ensemble la production d’innovation scientifiques et techniques de rupture avec une réflexion aussi bien philosophique que politique sur ces innovations. Ces dimensions forment une trame inextricable, qui rend compte de la trajectoire du groupe cybernétique. L’agencement de science, de technique, de philosophie et de politique, dans lequel la cybernétique est enchâssée, offre une pierre de touche remarquable pour évaluer tout ce qui pu bouger dans les agencements contemporains.